Ayé, ca va valser. Il revient le grand méchant qui me fait balancer. Il revient secouer mes certitudes à coup de hache. J'étais bien tranquille, posée sur ma branche, au sommet de l’arbre. Il est curieux cet arbre. Tout enduit d’huile, ou alors on peut dire tout endhuilé, j’avais réussi à épargner quelques cm carrés, conservés au sec, à coup de bec.
Et voilà qu'il commence à scier. Avec ces quenottes dégoutantes et d'oncle. Ces cheveux dansent sur sa tête, à un rythme effréné. Il y en a des rouges, de gris et des noirs. Je suis sûre qu’il se teint. Il se tint fort à la racine, pour ne pas perdre l’équilibre au cours de l’exécution de son acte sadique.
A chaque resserrement de ces mâchoires, je sens de profondes vibrations remonter le long du tronc. Puis elles se transforment en notes, en croches, en nappes. Je ferme les yeux et voilà que je ne contrôle plus rien. Il a arrêté de mordre pour creuser la faille qui risque de m’être fatale. Le fourbe malaxe maintenant. Et c’est pire. Pire car les vibrations s’accompagnement de grognements sourds. Et je sens l’écorce des fans se dérober, comme moi en les voyant le dimanche il y a bien longtemps. Woody halète. On le déloge. Il prépare son Carnegie Deli. La mousse file à toute vitesse se réfugier au coin de la crèche. Et voilà qu’une branche cède déjà. Je sens une de ses feuilles effleurer ma patte gauche. Ca va être la fin pour moi. Je vais finir dans son ventre, enfouie sous un tas d’humus. En même temps, plus de balance, calée bien au chaud dans un bidon. Puis le bidon, à force d’y être confrontée, j'ai franchement envie de le vivre. J’ai gardé les yeux fermés. Je vais mieux sentir ses quenottes perforer mon thorax. Et j’emporterai un potiron au passage. Un petit rondin de bois pour m’en faire un oreiller.
Ayé, je glisse. Fini mon équilibre, fini ce semblant de quiétude. Jusqu’au dernier millimètre sec, je m’accroche de toutes mes forces ; mais devant maintenant choisir entre continuer la lutte et profiter de la fin, j’opte pour jouir du dernier instant. La couche supérieure de mon épiderme est percée. Un peu chaud et enivrant, mais juste ce qu’il faut. Je suce mes plumes pour récupérer les dernières gouttes de sang, la bouche étant plus près du cerveau, il passera forcément par là lundi, mardi, mais pas mercredi, je ne travaille pas, désolée.
Je suis tout sec maintenant, déposé tendrement par un pinceau sur une toile tissée. Je ne sais trop comment interpréter les sourires des personnes qui me regardent. Tantôt tendres, tantôt dûrs. Certainement l'expression de leur préférence pour un type de nougat. Enfin, je dis ça, j'en sais rien moi. Mais dans tous les cas, je savais bien que l’expo d’Arcimboldo me ferait faire des cauchemards…